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Mehdi Qotbi : " L'art moderne et contemporain a été transformé grâce à l'Afrique "

Publié le 23 août 2018

Artiste mondialement exposé, peintre avant-gardiste, homme de lettres, ami des puissants, président de la Fondation Nationale des Musées du Maroc, le captivant Mehdi Qotbi est une figure emblématique de l’art africain. Porte-parole remuant de la culture marocaine et homme d’influence, il a reçu My Chic Africa dans l’intimité de son domicile de Casablanca.

« Je suis épuisé, mais venez quand même. On va faire ça maintenant. » La voix est chaleureuse, pas encore have mais déjà ensevelie sous le sable du marchand, assoupie par la fatigue de quarante-huit heures éreintantes. Une heure plus tard, Medhi Qotbi nous ouvre la porte de son appartement cossu de Casablanca pour trente minutes de conversation sur la terrasse gazonnée de son chez lui. À peine rentré de Singapour, il a passé la journée à Rabat pour l’inauguration au Musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain du « Guerrier debout », sculpture de 2m60 et 550 kilos du célèbre artiste sénégalais Ousman Sow. «  Un symbole de l’africanité revendiquée du Maroc et de son ancrage continental « , se réjouit l’artiste-peintre et calligraphe, président de la Fondation Nationale des Musées.

Commandeur de la légion d’honneur et commandeur des Arts et Lettres en France, où il vécu pendant trente ans avant de revenir au Maroc en 2006 avec une aura internationale, cette figure emblématique de la scène artistique et culturelle marocaine et internationale a « passé (sa) vie à chercher de l’amour« , lui l’enfant longtemps analphabète élevé par un père violent. Cet amour il l’a trouvé dans l’art. C’est sa rencontre déterminante avec son mentor Jilali Gharbaoui qui a enclenché une carrière qui en a fait aujourd’hui une icône continentale.

On le dit d’un naturel désarmant, il l’est. Affable, courtois, briseur chaleureux de protocole, informel, Mehdi Qotbi sait mettre à l’aise. Sans ventilation excessive d’une bienveillance trop remuante pour être sincère. Le sexagénaire, qui est avec Pablo Picasso le seul peintre à qui Aimé Césaire a demandé d’illustrer ses poèmes dans son œuvre « Ausculter le dédale », est un hôte passionné. « La passion, c’est mon moteur », nous assure-t-il dans sa djellaba noire traditionnelle, avant un rapide tour du propriétaire.  » Les lumières des autres illuminent encore d’avantage mon chemin « , lance-t-il une demie-heure plus tard. Les siennes, lui le co-auteur de  « Lumières africaines » publié cette année, Mehdi Qotbi nous les a partagées en exclusivité. Pour comprendre la place de la culture et de l’art aujourd’hui en Afrique.

Où en est-on en Afrique aujourd’hui dans la prise de conscience du pouvoir de l’offre culturelle sur l’attrait touristique d’un pays?

Le Maroc a fait un pas de géant dans le développement culturel et l’offre culturelle. Le pays est cité en exemple à travers le monde. En ce moment nous avons par exemple au Musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain de Rabat une exposition qui rassemble tous les grands noms de la modernité, comme Picasso, Braque, Miro, Mathis, Kandisky, Tapies, Dali…L’an passé nous avions eu une grande expo rétrospective de Picasso, celle d’avant nous avions eu Giacometti, celle d’avant César. L’an prochain nous aurons les impressionnistes. Aujourd’hui le Maroc dispose d’une offre muséale et d’une visibilité d’exposition parmi les plus importantes au monde. Le Maroc devient un véritable hub africain. Les Africains peuvent venir y profiter d’expositions qu’ils ne peuvent pas aller voir en Europe. Quand quelqu’un dans la rue m’arrête et me dit « merci de m’avoir enrichi d’un mot que je connaissais pas avant, musée », je suis fier d’apporter ce rêve là. Rendre accessible une culture à tous les Marocains, sans besoin d’aller en Europe avec un visa.

La culture n’a peut-être jamais été aussi populaire en Afrique, non ?

La culture participe au développement d’un pays comme le Maroc, pas simplement économique mais aussi social. Aujourd’hui par exemple à Rabat, lors de l’inauguration de la sculpture du guerrier Massai, une centaine d’enfants de 14 à 18 ans, venus de toutes les régions du pays étaient présente. Y compris les plus modestes. Ils ont pu s’approprier la sculpture en se photographiant avec. Cette sculpture envoie un message fort au monde : la création africaine est reconnue d’abord chez nous en Afrique. Qu’un artiste aussi important qu’Ousman Sow soit exposé dans un des musées d’art moderne et contemporain les plus importants du monde est un symbole fort. Nous ne sommes pas simplement tournés vers la modernité occidentale, mais aussi vers la modernité africaine, qui est la source même de toutes les modernités. On a tendance à oublier que toute la modernité d’aujourd’hui, qui pour moi commence à partir de Delacroix, s’est nourrie des lumières, des formes, des couleurs, de l’air de cette Afrique. L’art moderne et contemporain a été transformé grâce à l’Afrique.

Cette prise de conscience, avez-vous l’impression qu’elle ne fait que commencer pour se répandre de plus en plus sur le continent ?

Pour ce qui concerne le Maroc, parce que c’est ce que je maitrise, quand je vois des enfants des milieux modestes arriver venir envahir un musée, c’est pour moi un espoir immense. L’espoir que cette jeunesse se tourne vers la culture. Elle est aujourd’hui un élément est essentielle pour l’ouverture d’esprit, qui ne peut avoir lieu que si vous connaissez votre propre histoire. C’est pour cela qu’on a réouvert, avec une nouvelle scénographie, le Musée de l’histoire des civilisations, qu’on a aussi ouvert le Musée des cultures méditerranéennes à Tanger, celui de la céramique, des confluences et également le Musée nationale du tissage et du tapis à Marrakech, qui est un énorme succès. Nous avons déjà enregistré 10 000 visiteurs, en moins d’un mois. C’est considérable pour le Maroc.

Pour parler à cette jeunesse africaine, est-ce à la culture de s’adapter ou à la jeunesse de se l’approprier telle qu’elle est ?

Il est nécessaire aujourd’hui de trouver un langage qui inciterait les jeunes à trouver leur intérêt. Il faut éveiller cet intérêt. Un musée n’est pas un lieu mort mais vivant et il faut le rendre vivant en lui trouvant le langage qui sera compris par cette jeunesse. Elle est à la fois le public d’aujourd’hui, de demain et d’après-demain. Il faut lui faire prendre conscience où sont ses racines. Quand par exemple un jeune va venir voir notre collection de bronze romains au Musée des civilisations, une des plus belles au monde, il va comprendre que son histoire est aussi enracinée dans ce que j’appelle le Romain. Elle est enracinée dans le judaïsme. Cela peut lui ouvrir l’esprit et lui faire comprendre que si le Maroc est ce qu’il est, c’est qu’il a su avoir des enracinements divers. Le Maroc est un véritable brassage et son retour vers ses racines africaines est porteur.

Dans ce retour là, comment se porte la scène artistique marocaine actuelle ?

Elle est d’une richesse incroyable que l’on retrouve aussi dans la vivacité, la créativité et la jeunesse de tout le continent. La scène marocaine est une des plus riches du monde arabe et c’est la conséquence d’une volonté royale de mettre la culture au centre de la politique. Picasso n’avait jamais traversé la Méditerranée auparavant, idem pour les impressionnistes et l’exposition actuelle de Rabat. Ce sont des premières en Afrique. La scène marocaine est riche en couleurs, en audace et c’est tant mieux car c’est avec l’audace qu’on avance.

Est-ce qu’un avant-gardiste comme vous a justement l’impression que l’audace artistique est spontanément mieux perçue et jugée aujourd’hui ?

Ne parlons pas de jugement mais de perception. C’est à dire de préparation et d’éducation et d’ouverture à la culture. Etre ouvert à la culture des autres c’est aussi être ouverte sur la sienne. Une parabole de la Bible dit « connais toi avant de connaître les autres. » C’est très important cet aspect des choses. Mais pour avoir de l’audace, encore faut-il en avoir les moyens. Un musicien a besoin de public, un peintre a lui besoin de lieux pour confronter son travail au public.