This page needs JavaScript activated to work. style>

"Si vous enlevez la vie animale au Kenya et à la Tanzanie, vous n'avez plus de tourisme"

Publié le 25 janvier 2019

En moins de vingt ans, depuis la création du groupe hôtelier sud-africain Mantis, Adrian Gardiner s’est imposé comme le parangon de l’écotourisme africain. Soutien invétéré de la conservation de la faune sauvage, qu’il considère comme la première richesse touristique du continent, ce militant passionné et très influent, explique à My Chic Africa pourquoi l’écotourisme est l’avenir de l’Afrique.

Dans le salon cossu et boisé du N°5, aux allures de décor hollywoodien des années 30, le grand manitou africain de la conservation de la faune reçoit sans chichi. Simplement. Dans son contact et son apparat, le fondateur et patron du groupe Mantis, référence continentale de l’écotourisme et figure influente de l’industrie hôtelière en Afrique, est aussi bonhomme que simple. La prestance du physique impressionne, la poignée main aussi. Mais les sourires rapidement assenés rassurent et mettent à l’aise. Tant mieux. My Chic Africa, qui la vielle avait eu le privilège de 24 heures majestueuses au Founder’s Lodge, avait des questions à poser à celui qui a refait de la « wildlife » une attraction touristique sud-africaine.

Si Mantis est officiellement née il y a presque 20 ans, l’aventure écotouristique d’Adrian Gardiner a débuté quelques décennies plus tôt. Passionné par les animaux comme son père, il réussit le pari osé d’acheter 1200 hectares de terrains agricoles en désuétude dans l’Eastern Cape pour rétablir un écosystème naturel synonyme de faune et de vie sauvage. Son fleuron de conversation, le Shamwari Private Game Reserve, il le vend à la fin des années 90 tout en gardant 450 ha. Il y a fait alors bâtir le Founder’s Lodge, un des nec plus ultra du portefeuille de Mantis, 28 établissements exploités par l’enseigne, auxquels s’ajoute un réseau international d’hôtels et de résidences arborant le label éponyme.

Fervent soutien de la Tusk Trust et de la Wilderness Foundation, deux ONG spécialistes de la conservation, Adrian Gardiner chouchoute également la Community Conservation Fund Africa, un fonds lancé dans la foulée du partenariat entre Mantis et AccorHotels. Visionnaire militant, ce septuagénaire activiste nous parle sans filtre de sa bataille pour la préservation de la faune sauvage.

Tout d’abord, où en est aujourd’hui le marché de l’écotourisme en Afrique ? Estimez-vous que des progrès ont été faits depuis plusieurs années pour protéger la vie et la faune sauvage, et sont-ils suffisants ?

Avec sa faune sauvage, l’Afrique possède un patrimoine et une richesse uniques au monde. Sans elle, le continent perd une grande partie de son attractivité touristique. Le Nigeria par exemple possédait autrefois une vie animale sauvage qui drainait du tourisme, elle a depuis disparu et le pays n’est plus vraiment une destination touristique africaine. Si vous enlevez la vie animale au Kenya et à la Tanzanie, qui va venir visiter ces pays ? Les animaux ont autant le droit d’être sur cette planète que nous les Hommes, donc pourquoi continuons nous de les tuer ? Parce qu’il ne sait pas lire et écrire, un éléphant mérite de mourir pour notre confort ? On doit protéger cette « wildlife », par devoir et par intérêt économique. Quand nous avons commencé il y a plusieurs dizaines d’années à vouloir rétablir un écosystème naturel dans des espaces abimés par une mauvaise agriculture, celles du tabac et des ananas notamment, on s’est moqué de nous. Personne ne pensait que ça marcherait. Vous savez, dans ma vie je n’ai pas eu assez de temps pour vraiment innover donc mon héritage, c’est surtout d’avoir su refaire ce qui marchait et d’avoir su m’entourer.

Le Dr Ian Player par exemple, est une référence mondiale de la conversation. Avec son « Operation Rhino », il a réussi à sauver les rhinocéros blanc d’Afrique australe en les déportant dans d’autres pays. C’est un très grand monsieur qui m’a beaucoup aidé et inspiré. En redonnant à Shamwari et au Founder’s Lodge son exceptionnelle richesse naturelle, nous avons aussi recrée des emplois qui avaient disparu, preuve s’il en est que l’écotourisme, ce n’est pas seulement faire venir des visiteurs mais aussi offrir des emplois aux locaux. La protection de la nature est un win-win pour tout le monde. Comme preuve de son engagement, Mantis a créé le Community Conservation Fund Africa. Il y a encore beaucoup de travail à faire, j’en suis conscient. Nous n’en sommes qu’au début. C’est notre planète, notre cadeau, notre responsabilité. Il ne faut jamais oublier cela. Si l’espèce humaine oublie cela, elle devra trouver une autre planète pour vivre car la Terre n’existera plus à un moment où à un autre. L’heure est grave mais je veux être optimiste. Il y a 20 ans la conversation n’intéressait pas grand monde, aujourd’hui je sens une écoute différente. La preuve, My Chic Africa est à avec moi dans cette pièce pour en parler. Avec toutes nos initiatives, on espère inspirer et montrer la voie pour être suivi. On peut déjà être fiers que 16 fermes aient été transformées en réserve de safari en Afrique du Sud depuis qu’on a montré l’exemple.

Vous voulez donc impulser un mouvement global ?

Évidemment. Mais on doit d’abord prouver qu’on peut réussir en Afrique, y protéger notre patrimoine et après on passera à l’étape supérieure. Il faut apprendre à marcher avant d’écrire.

Justement, convaincre passe aussi par relayer et promouvoir un message. Doit-il selon vous devenir plus personnel, d’être humain à être humain, et non plus être dans le prosélytisme de masse ?

Je suis certain que 99% des écotouristes africains ont adoré leur séjour et adhèrent aux valeurs, au message. Mais notre mission est de convertir les réticents. C’est un immense défi mais je sais que la conversation peut changer des vies. Notamment celle de ceux qui la visitent. Un jour, un groupe de millennials est reparti du Founder’s Lodge en larmes. C’est notre job de profiter de cet impact émotionnel pour prêcher la bonne parole. On n’a pas encore réussi à le faire massivement, et personne n’a la recette pour y arriver. Pour gagner cette guerre, car c’en est une, l’Afrique doit résoudre ses problèmes de chômage massif et éduquer correctement toutes les couches de la population. Je comprends que quelqu’un braconne ou vole quand il n’a rien d’autre pour survivre…

Est-ce cette bataille peut uniquement être gagné si le public travaille main dans la main avec le privé ?

Évidemment, ça ferait la différence. La Wilderness Foundation, qu’on a déménagé de Natal à Port Elizabeth, est aujourd’hui  la 2e ou la 3e plus importante ONG du pays avec 30 projets en cours. Certains sont développés en partenariat avec le gouvernement. Mais les processus bureaucratiques qui sont inhérents au fonctionnement de la machine de l’État ralentissent les processus, c’est dommage. Les parcs nationaux et provinciaux opérés par l’Etat sont financés correctement et sont encore une priorité, heureusement. Ils abritent la majorité de la vie sauvage animale en Afrique du Sud. On les soutient et ils doivent nous soutenir. C’est un travail commun. Si de plus en plus de fonds privés investissent dans l’écotourisme, c’est parce que nous avons prouvé qu’il rapportait plus d’argent, employait plus de gens et donnait plus de valeurs foncières aux terrains qu’une agriculture inadaptée aux sols.

Pour terminer, quelle est la cible prioritaire à convaincre ? Celui ou celle qui pense que l’écotourisme reste avant tout du tourisme et donc une empreinte carbone évitable, ou celui ou celle qui de toutes façons va voyager et qu’il faut évangéliser ?

Ce que nous mangeons, ce que nous buvons, ce que nous jetons, le plastique que nous achetons ont selon moi un plus grand impact écologique négatif que l’avion. Il y a plus de problèmes à régler sur terre que dans les airs, même si l’avion est un pollueur par essence même. Pour le moment, nous avons encore besoin de beaucoup plus de militants pour gagner le combat de la conservation, donc les empêcher de venir ici est tout sauf la solution. Par exemple, si vous enlevez l’écotourisme au Botswana, qui est pour moi le pays le mieux géré d’Afrique, vous lui retirez son attractivité touristique. Autre exemple, nous avons fait venir ici des groupes d’étudiants vietnamiens pour les conscientiser. Au Vietnam, il faut savoir que la poudre de cornes de rhinocéros, censée être aphrodisiaque, est en fait remplacée par du viagra.