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"La nouvelle créativité artistique doit servir de miroir aux sociétés africaines"

Publié le 16 décembre 2018

Avec l’avant-gardiste livre de tendances « Not African Enough », le directeur créatif et designer kenyan Sunny Dolat a exploré l’exploration identitaire du nouvel esthétique des jeunes créatifs de son pays. C’est cette scène qui change le Kenya. My Chic Africa a voulu comprendre. Entretien.

Si c’est avec l’eau du corps qu’on tire celle du puits, dixit un proverbe africain, celui de Sunny Dolat est très profond. En sept ans, le co-fondateur du collectif artistique multidisciplinaire « The Nest », directeur créatif et artistique en plus d’être photographe et designer, n’a pas ménagé ses efforts pour conforter l’émergence de la nouvelle scène créative kenyane. Celle-là même qui à coups d’effets papillon artistiques transforme au compte goutte la société kenyane.

C’est justement sous une pluie diluvienne quasi apocalyptique d’une fin d’après midi humide à Nairobi que le rendez-vous était fixé avec cet ambassadeur et observateur avisé de la mode et du design kenyans. Sur le toit de l’hôtel Ibis de Nairobi, dans un bar-restaurant à la mode de la capitale, My Chic Africa a pris le temps de prendre le pouls d’un mouvement finalement symbolique de l’Afrique d’aujourd’hui.

Derrière l’exposition et la mise en exergue de jeunes designers kenyans, quels messages et problématiques avez-vous voulu poser en publiant « Not African Enough » ?

Ce livre de mode et de bijouterie présente en effet les nouveaux esthétiques des jeunes designers kenyans. Ils travaillent dans une scène encore petite et émergente. Depuis cinq ans elle a su absorber beaucoup de changements, à commencer par le développement d’un esthétique unique, identitaire et foncièrement très différèrent des tendances en Afrique de l’Ouest. Le Kenya est un pays assez conservateur et classique qui possède une culture du vêtement très fonctionnelle et pratique. Pour les jeunes designers audacieux, c’est un terreau d’innovation et de cassage de codes. C’est ce que j’ai voulu expliquer. La musique par exemple touche beaucoup plus de gens que la mode mais grâce à des collaborations artistiques, les deux univers créatifs assument le rôle fondamental de la créativité artistique : servir de miroir pour notre société. Grâce à lui le Kenya peut se voir lui-même telle qu’il est. C’est la créativité et l’audace artistiques qui peuvent le faire changer. Par exemple quand un artiste expire le genre sexuel, il normalise d’abord le débat en ligne avant de lui faire occuper des espaces physiques, et donc à terme de permettre un impact sur les mentalités. Désormais au Kenya, la fringue unisexe n’est plus tabou et un garçon peut sortir maquillé de chez lui.

Est-ce que ce mouvement exploratoire est caractéristique au Kenya ou concerne-t-il d’autres pays de la région ?

Ce qui se passe chez nous n’est pas une exception en Afrique de l’Est. Les stéréotypes se cassent grâce aux scènes artistiques et l’Afrique veut aujourd’hui montrer qu’elle est beaucoup plus que ce que l’occident croit. Tous les créatifs du continent travaillent à cela. L’exemple de l’artiste Nabster est pour moi symptomatique. C’est un photographe minimaliste brillant et novateur mais il a du mal à vendre en Europe et aux Etats-Unis. Pourquoi ? Parce que son travail se heurte aux attentes esthétiques que peuvent avoir les galleries occidentales envers un photographe africain.

Le monde n’aurait-il d’ailleurs pas une perception erronée de la mode africaine ?

Tout à fait, tout simplement parce qu’elle est trop restreinte. Elle est également trop vite et trop simplement résumée au wax : si tu ne l’utilises pas, alors ta sape n’est pas authentiquement africaine. C’est pourquoi beaucoup de marques d’Afrique de l’Est le délaissent de plus en plus pour créer leurs propres tissus, très identifiables, novateurs et capables de voyager à travers le continent. Ce mouvement émancipateur accroît la créativité et permet une nouvelle expression propre, qui se démarque de l’Afrique de l’Ouest, qui historiquement inspire la grande majorité des tissus wax.

Justement cette nouvelle expression passe-t-elle par un questionnement de l’identité ?

Oui, clairement. Elle force une introspection identitaire qui donne naissance à des motifs ultra locaux. Vous savez, le Kenya entretient un rapport complexe avec l’identité. Elle est très élusive. Nous sommes un des rares pays africains à ne pas avoir de vêtement national. Cette problématique est adressée par les artistes dans une quête qui est de plus en plus liée à nous mêmes en tant que Kenyans, et plus seulement basée sur une opposition à la mode ouest africaine.